Au cœur du rugissement : l'histoire d'amour d'un marin avec l'océan Austral
© Amory Ross | 11th Hour Racing | The Ocean Race
S'aventurer dans l'océan Austral est un rêve pour beaucoup de marins : on le redoute, on l'adore, mais on le déteste aussi. Chaque fois que je reviens d'une expédition là-bas – après avoir été témoin de la puissance brutale et déchaînée de l'océan –, je ne peux m'empêcher de penser à y retourner pour revivre tout cela.
Peu de gens s'aventurent sur cette immense étendue d'eau qui entoure l'Antarctique. Nulle part ailleurs dans le monde on ne peut surfer sur des vagues aussi gigantesques, naviguer avec un vent aussi violent, vivre dans des conditions aussi humides, froides et glaciales, ni voir des albatros planer à ses côtés avec une telle aisance. C'est un endroit unique, parfois effrayant, et j'espère de tout cœur pouvoir y retourner un jour.
Je suis scotché au suivi du Vendée Globe de la course autour du monde en solitaire et sans escale depuis 24 jours, et c'est vraiment passionnant de suivre une course à laquelle je rêve de participer dans quelques années.
Mon ambition est d’être sur la ligne de départ de la prochaine édition du Vendée Globe en 2028 ; c’est pourquoi je m’efforce de suivre cette course non seulement en tant que passionné de voile, mais aussi en m’intéressant particulièrement aux performances des bateaux, aux choix des skippers, à la manière dont ils poussent leurs bateaux à fond et à la façon dont ils se positionnent dans ce que nous, marins, appelons « le grand sud ».
© Amory Ross | 11th Hour Racing | The Ocean Race
Lors de l’édition 2017-2018 de The Ocean Race – cette course autour du monde en équipage avec escales –, j’ai découvert l’océan Austral pour la première fois lors de l’étape reliant Le Cap, en Afrique du Sud, à Melbourne, en Australie. J'ai eu le privilège d'être l'un des rares à avoir déjà franchi les trois grands caps – le cap de Bonne-Espérance, le cap Leeuwin et le cap Horn –, mais le faire avec des coéquipiers est une expérience très différente de celle d'un solitaire.
Je me souviens avoir quitté Le Cap en 2017 avec « Turn the Tide on Plastic », destination Melbourne, en Australie, et à quel point il était difficile de naviguer dans le courant des Aiguilles, avec des vagues très abruptes, une mer croisée et des vents violents… des conditions susceptibles de briser le bateau ! Cette année-là, les prévisions annonçaient une forte dépression dans l’océan Indien et notre skipper, Dee Caffari, a décidé d’emprunter une route plus au nord pour éviter le pire. Nous étions une jeune équipe avec peu ou pas d’expérience dans le Grand Sud et notre objectif principal était de terminer l’étape avec le bateau et l’équipage sains et saufs. D’autres équipes ont décidé d’être plus audacieuses et de se jeter dans le vif du sujet : quelques-unes en sont sorties plus fortes et bien en tête du reste de la flotte, mais d’autres ont subi des avaries qui ont mis fin à leurs ambitions de résultat compétitif. En course à la voile, il faut constamment trouver le juste équilibre entre performance et sécurité.
Je me souviens très bien de ce mois de décembre, car c'était la première fois que je passais de longues fêtes en mer. Le jour de Noël, nous avons vécu un moment très agréable : nous avons ouvert les petits cadeaux que notre équipe à terre avait cachés à bord (principalement de délicieux chocolats) et nous avons regardé quelques vidéos envoyées par nos familles restées à terre. Les skippers du Vendée Globe vivront une expérience similaire dans quelques jours, mais dans une ambiance plus solitaire, tout seuls et sans l’anticipation d’être à terre dans quelques jours : il leur reste encore un mois de course environ avant de revenir aux Sables-d’Olonne, en France.
© James Blake / Volvo AB
Après avoir quitté Melbourne, nous avons mis le cap vers le nord pour un « petit » tour d’Asie, avec deux escales à Guangzhou, en Chine, et à Hong Kong, avant de retourner dans l’hémisphère sud pour une escale plus longue de trois semaines à Auckland, en Nouvelle-Zélande. C'était l'occasion pour l'équipe à terre de travailler sur notre bateau et pour nous de nous reposer physiquement et de nous préparer avant de nous lancer dans le plus grand défi de la navigation au large : l'océan Austral, une étape éprouvante de 20 jours entre Auckland, en Nouvelle-Zélande, et Itajaí, au Brésil.
Ce qui nous attendait était une immense inconnue pour moi et pour la plupart des membres de notre équipe ; on sentait la nervosité monter à l'approche du départ. Ma petite amie de l'époque (aujourd'hui ma FEMME !) m'a offert un collier le matin du départ et m'a simplement dit : «Profite bien et surtout, ne meurs pas »; j'ai pris ces deux demandes très au sérieux.
Je n’ai jamais vécu une expérience de navigation pareille de toute ma vie. Les vagues sont implacables – longues et gigantesques, dépassant parfois les 10 mètres – et les dépressions météorologiques sont violentes, avec des vents de 40 à 45 nœuds [74 à 84 km/h, 46 à 51 mph]. La vie à bord est difficile, il fait tout le temps très froid et, au bout de quelques jours, il n’y avait plus aucun moyen de faire sécher ses vêtements. Je dormais dans mon sac de couchage avec mon bonnet, mes chaussettes et ma couche de base, en espérant que la chaleur de mon corps les sécherait au moins un peu. La plupart du temps, ce n’était qu’un vœu pieux ! Il était également difficile de se déplacer sur le bateau sans être ballotté, et nous étions couverts de bosses et de bleus.
© Sam Greenfield/Volvo AB
Je ne peux pas dire que j'ai apprécié chaque instant, et quel soulagement ce fut de contourner le cap Horn : on sortait enfin de l'enfer des deux dernières semaines. Je me suis dit que je ne voudrais plus jamais remettre les pieds dans l'océan Austral.
Mais, après avoir été accueilli au Brésil par une ambiance incroyablement animée et musicale, et après avoir bu quelques caipirinhas, je me disais déjà que ce n’était pas si terrible, finalement… et qu’il ne serait peut-être pas si mal d’y retourner un jour. C’est fou comme les souvenirs peuvent être éphémères… !
J'ai un immense respect pour mes bons amis qui font partie de cette flotte du Vendée Globe : Juju [Justine Mettraux], Nico [Lunven], Boris [Herrmann] et Sam [Davies], pour n'en citer que quelques-uns. Difficile de rester impartial ! Me retrouver sur la ligne de départ en 2028 à leurs côtés, ainsi qu'aux côtés d'autres navigateurs, serait un rêve incroyable qui deviendrait réalité. Peut-être que je vais à nouveau affronter le redoutable océan Austral…